Depuis mon enfance, j’ai toujours ressenti une attirance particulière pour l’univers féminin. Très jeune déjà, lorsque je me retrouvais seul à la maison, j’aimais ouvrir les armoires de ma mère et essayer certaines de ses tenues en cachette. Porter une robe, enfiler des collants, marcher avec ses talons… tout cela me procurait une émotion difficile à expliquer avec des mots. Ce n’était pas seulement un jeu : je me sentais apaisé, presque à ma place, même si je savais déjà que je devais garder cela secret.
Je pense que beaucoup de personnes qui aiment se travestir ont connu ce genre de moments pendant leur enfance : cette curiosité, ce besoin d’explorer une autre facette de soi-même, mais aussi la peur d’être découvert ou jugé.
Je passais parfois des week-ends chez ma grand-mère. Un jour, comme j’avais oublié mon pyjama, elle m’a prêté une chemise de nuit pour dormir. Certes, pas le truc sexy en dentelle, hihihi. Je me souviens encore très bien de cette sensation : la douceur du tissu, le fait de pouvoir dormir ainsi sans devoir me cacher. Par la suite, je vais être honnête… il m’est arrivé d’« oublier » mon pyjama plus souvent qu’avant. C’était devenu une petite occasion secrète de retrouver ce bien-être que je ressentais lorsque je portais des vêtements féminins.
Quand j’étais enfant et adolescent, j’avais des traits assez fins. Il arrivait parfois que certaines personnes me prennent pour une fille de loin. Cela me troublait autant que cela me plaisait. Je ne savais pas vraiment comment interpréter ce sentiment à l’époque.
Je me souviens aussi qu’un Noël, alors que les autres garçons demandaient des voitures, des soldats ou des jeux considérés comme « masculins », moi j’avais envie d’un poupon. J’étais attiré par la tendresse, le soin, l’imaginaire autour de la maternité et des jeux calmes. Je ressentais souvent un décalage avec les attentes que l’on avait d’un garçon.
Je lisais également les livres de la Comtesse de Ségur, que j’échangeais avec ma cousine. J’aimais leurs histoires, leurs personnages, leur sensibilité. Je me reconnaissais davantage dans cet univers que dans celui des garçons de mon âge. Avec le recul, je comprends que tous ces petits détails racontaient déjà quelque chose de profond sur moi, même si je n’avais pas encore les mots pour le comprendre.
J’avais un peu plus de 16 ans quand j’ai connu ma 1ère histoire. Ce n’était pas avec une fille mais avec un homme de 23 ans mon aîné.
Il y avait dans le quartier un homme qui était professeur de math dans le même lycée que moi. Il n’a jamais été mon professeur. Il était aussi ami avec mes parents. C’était quelqu’un de cultivé, de calme, toujours bien habillé, avec une certaine élégance naturelle qui ne laissait pas indifférent. Parfois, selon ses horaires, il me proposait de me conduire en voiture, ce qui m’évitait de prendre le bus. Au début, je voyais cela comme un simple service rendu par un voisin sympathique, mais très vite ces trajets sont devenus des moments que j’attendais avec impatience.
Il aimait énormément parler de peinture. Dès que nous étions en voiture, il se mettait à évoquer ses artistes préférés, les expositions qu’il avait vues, les couleurs, les émotions qu’un tableau pouvait transmettre. Il parlait avec passion, et cela me fascinait. Moi aussi, depuis toujours, j’aimais dessiner et peindre. J’adorais passer des heures avec un crayon ou un pinceau à essayer de donner vie à ce que j’avais dans la tête. Alors, naturellement, nos conversations devenaient de plus en plus longues et personnelles.
Je crois que je le regardais déjà autrement. Il avait quelque chose de rassurant et de charismatique à la fois. J’aimais sa voix, sa manière de me regarder quand je lui parlais de mes dessins, comme s’il me comprenait vraiment. Et puis il était bel homme. Je le remarquais sans vouloir me l’avouer complètement.
Un jour, alors qu’il me ramenait chez moi après les cours, nous étions en train de parler d’un peintre qu’il admirait particulièrement. Il conduisait tranquillement, et moi je l’écoutais avec attention. À un moment, presque naturellement, il a posé sa main sur ma cuisse. Le geste était doux, discret, mais suffisamment clair pour me faire perdre tous mes moyens.
Je me souviens parfaitement de la sensation que j’ai ressentie à cet instant. Mon cœur s’est mis à battre très fort. Je regardais devant moi sans savoir quoi dire ni quoi faire. Une partie de moi savait que ce geste n’était pas innocent, mais au lieu d’être effrayé, j’étais surtout troublé. Je crois même que cela m’a plu, ce qui m’a encore plus perturbé.
Le soir, dans ma chambre, je n’arrivais pas à dormir. Je repensais sans cesse à sa main sur ma cuisse, à la chaleur de ce contact, à son regard. J’essayais de comprendre pourquoi cela me bouleversait autant. Je ressentais un mélange étrange d’excitation, de curiosité et de culpabilité. J’avais l’impression de découvrir quelque chose de nouveau sur moi-même, quelque chose que je n’osais encore nommer.
Le lendemain, je n’arrivais pas à penser à autre chose. J’avais envie de le revoir. J’avais aussi besoin de comprendre ce qu’il avait voulu dire par ce geste. Alors, prenant mon courage à deux mains, je lui ai dit que j’aimerais beaucoup lui montrer mes dessins et voir ses peintures. Il a souri d’une manière qui m’a immédiatement troublé de nouveau, puis il m’a proposé de venir boire un verre chez lui le samedi suivant.
Toute la semaine, j’ai attendu ce moment avec impatience et appréhension. Je préparais soigneusement les dessins que j’allais lui montrer, mais au fond de moi, je savais que ce n’était pas uniquement pour parler d’art que j’avais accepté cette invitation.
Quand je suis arrivé chez lui ce samedi là, mes dessins sous le bras, j’étais extrêmement nerveux. Sa maison ressemblait un peu à l’image que je me faisais de lui : chaleureux, rempli de livres, avec des tableaux accrochés un peu partout. L’odeur de peinture et de café flottait dans la pièce. Il m’a accueilli avec gentillesse, presque avec tendresse.
Nous avons passé un long moment à regarder ses œuvres. Il m’expliquait sa manière de travailler, les émotions qu’il cherchait à faire passer dans ses tableaux. Puis il a regardé mes dessins avec beaucoup d’attention. Lorsqu’il me complimentait, je sentais mon visage rougir. J’avais l’impression d’exister différemment sous son regard.
Au fil de la journée, l’atmosphère est devenue plus intime. Il y avait des silences qui n’étaient pas gênants, au contraire. Je sentais une tension douce entre nous, quelque chose d’invisible mais très présent.
Puis est venu le moment où j’ai dû partir. Nous nous sommes rapprochés près de la porte. Pour me dire au revoir, il m’a embrassé doucement sur la joue. Je suis resté immobile, sans reculer. Alors, voyant que je me laissais faire, il a lentement fait glisser ses lèvres jusqu’aux miennes.
Ce baiser a été très bref, mais il m’a bouleversé. Je ne l’ai pas repoussé. Au contraire, je crois que, pendant quelques secondes, tout mon corps s’est abandonné à cette sensation inconnue. C’était à la fois tendre, interdit et incroyablement intense.
Quand je suis rentré chez moi ce soir-là, j’étais incapable de penser à autre chose. Je me suis allongé sur mon lit sans même allumer la lumière. Je repassais chaque détail dans ma tête : sa voix, son regard, sa main sur ma cuisse quelques jours plus tôt, puis ce baiser.
Je me sentais totalement perturbé. Une partie de moi avait peur de ce que cela signifiait, mais une autre partie savait déjà que quelque chose venait de changer profondément en moi.
La semaine suivante, il devait normalement me conduire, comme il le faisait parfois. Mais ce jour-là, il avait téléphoné à ma mère pour lui dire qu’il ne pourrait pas venir, qu’il avait un empêchement. Pourtant, au fond de moi, je sentais bien que ce n’était pas la véritable raison. Depuis ce fameux samedi et ce baiser échangé avant mon départ, quelque chose avait changé entre nous.
Au lieu de rentrer directement chez moi, je suis allé frapper à sa porte. Lorsqu’il m’a ouvert, il avait l’air gêné, presque inquiet. Très vite, il s’est mis à s’excuser pour son comportement de la semaine précédente. Il me disait qu’il n’aurait peut-être pas dû agir ainsi, qu’il ne voulait pas me mettre mal à l’aise ni me troubler davantage.
Je l’ai alors interrompu pour lui dire que ce n’était pas un problème. Au contraire. Je lui ai avoué qu’il me plaisait énormément et que ce qu’il s’était passé n’avait rien eu de forcé. Je lui ai dit que j’étais pleinement consentant et que ce baiser m’avait bouleversé parce qu’il correspondait aussi à quelque chose que je ressentais profondément.
Lui semblait hésiter, partagé entre son envie et sa peur d’aller trop loin. Il essayait de garder une certaine distance, comme s’il voulait se convaincre qu’il fallait rester raisonnable. Mais moi, à cet instant, je savais déjà que j’avais envie d’être près de lui. C’est finalement moi qui ai fait le premier pas en me jetant dans ses bras. Je me souviens encore de ce moment comme d’un mélange de soulagement, de tendresse et d’émotion contenue depuis longtemps.
À partir de là, nos moments ensemble ont pris une place immense dans ma vie. Les trajets pour aller ou revenir du lycée devenaient des instants de bonheur que j’attendais avec impatience. J’aimais simplement être en sa présence, écouter sa voix, parler avec lui pendant des heures de peinture, de livres, de musique ou de la vie en général. Avec lui, je me sentais compris d’une manière que je n’avais jamais connue auparavant.
Peu à peu, j’ai commencé à lui confier des choses très intimes sur moi. Un jour, je lui ai avoué que, depuis mon enfance, j’aimais porter en cachette certaines tenues de ma mère. Je lui ai parlé de ce besoin que j’avais toujours eu de me glisser dans des vêtements féminins, du bien-être étrange et difficile à expliquer que cela me procurait.
Loin de me juger, il a accueilli cette confidence avec douceur et curiosité. Cela semblait même lui plaire. Il trouvait cela naturel chez moi, presque touchant. Quelque temps plus tard, il avait même commandé, sur les catalogues de la La Redoute et des 3 Suisses, quelques tenues. Lorsque j’étais chez lui, je n’étais qu’exclusivement en fille. Il aimait me voir ainsi, et moi, d’une certaine manière, j’aimais aussi pouvoir être moi-même sans avoir peur du regard des autres.
Le samedi, au lieu d’aller jouer au baby-foot ou traîner avec les garçons de mon âge, je passais mes journées chez lui. Pendant que mes copains parlaient des filles qu’ils fréquentaient ou des sorties du week-end, moi je vivais une histoire secrète avec un homme, à l’écart du regard des autres.
Ce fut une période très troublante de ma vie. J’étais heureux, profondément attaché à lui, mais en même temps je me posais énormément de questions. Je me demandais qui j’étais réellement, pourquoi je me sentais différent, pourquoi cet amour caché avec un homme semblait si naturel pour moi alors que tout autour de moi me disait que je devais être comme les autres garçons.
Je vivais constamment entre le bonheur intense que je ressentais auprès de lui et la peur d’être découvert ou rejeté. Pourtant, malgré les doutes et les interrogations, je savais déjà qu’avec lui je vivais quelque chose de sincère et de profondément important pour moi.
Mes parents n’ont jamais rien su de notre relation. Tout était soigneusement caché, comme si nous vivions une autre vie en parallèle de la leur. À l’extérieur, il n’était qu’un simple voisin ou une connaissance de passage, quelqu’un de poli et d’aimable qui passait parfois dire bonjour. Mais en réalité, il occupait une place bien plus importante dans mon quotidien.
Il lui arrivait parfois de venir à la maison. Ces visites avaient quelque chose d’étrange pour moi, presque irréel. Je devais faire comme si de rien n’était, jouer un rôle devant mes parents, tout en ayant en moi une émotion difficile à dissimuler. Il saluait mes parents avec naturel, parlait de choses simples, du quartier, du travail ou de banalités du quotidien. De l’extérieur, tout semblait parfaitement normal. Mais pour moi, la situation était complètement différente. Je savais ce qu’il représentait dans ma vie, ce que nous partagions en secret, et devoir le voir dans ce contexte familial me déstabilisait profondément. Il suffisait parfois d’un regard échangé, d’un sourire discret ou d’un mot glissé entre deux phrases anodines pour que je ressente immédiatement toute la tension et la complicité qui existaient entre nous. Je devais constamment faire attention à mes gestes, à mes expressions, à ma manière de parler, pour ne rien laisser paraître. C’était un mélange étrange de nervosité et d’excitation. J’avais parfois l’impression de vivre une double vie : celle que mes parents connaissaient, et celle que je partageais avec lui, faite de secrets et d’émotions intenses. Avec le temps, cette situation est devenue presque normale pour moi, même si elle restait profondément troublante. Le fait de le voir dans ce cadre “officiel”, à la maison, renforçait encore davantage le sentiment de décalage entre ma vie visible et ma vie cachée.
Pour mes 18 ans, j’avais dit à mes parents que j’allais fêter mon anniversaire chez un copain. En réalité, j’étais allé chez mon ami. La petite mobylette n’avait pas fait beaucoup de kilomètres ce jour-là… hihihi.
Comme cela m’arrivait souvent à cette période, j’avais passé mon samedi chez lui en étant habillé en fille. C’était devenu pour moi quelque chose de naturel lorsque j’étais avec lui, un espace où je pouvais être moi-même sans crainte du regard des autres.
En fin de matinée, il m’a proposé de sortir. À ce moment-là, j’ai ressenti une grande joie, presque de l’excitation : c’était la première fois que j’allais sortir ainsi, en fille, à l’extérieur. Une vraie sortie, dans la “vraie vie”, et pas seulement dans l’intimité de chez lui.
C’était en novembre. Je m’étais habillé en fonction de la saison, avec des vêtements adaptés, en essayant d’être à la fois discret et cohérent dans mon apparence. Puis nous sommes partis tous les deux. Nous avons roulé un long moment, sans que je sache vraiment où nous allions, jusqu’à arriver à la Grande Motte.
Je me souviens encore très précisément de ce moment où nous avons commencé à marcher. Tout était nouveau pour moi. Le bruit des talons sur le sol, ce “clac clac” régulier, me semblait presque irréel. J’avais un sac à main à la main, et je marchais à côté de lui, en tenant sa main. J’avais l’impression de vivre quelque chose que j’avais longtemps imaginé sans jamais croire que cela pourrait arriver.
Chaque détail me marquait : le regard des gens, le vent sur mon visage, la sensation de liberté mêlée à une forme de nervosité. J’étais à la fois heureux et extrêmement ému. J’avais l’impression d’exister pleinement dans cet instant.
Il voulait que nous allions au restaurant, mais je ne me sentais pas encore prêt pour cela. C’était encore trop impressionnant pour moi. J’ai tout de même osé prendre un café en terrasse. C’était un petit pas supplémentaire, mais pour moi cela représentait beaucoup. Être assis là, dehors, en pleine lumière, en étant habillé ainsi, me semblait encore irréel.
Il m’a regardé avec un sourire et m’a dit : « Je voulais que ta première sortie en fille te reste en mémoire. » Et il avait raison. Je me souviens encore aujourd’hui de cette journée dans ses moindres détails.
En fin de journée, je suis rentré chez mes parents comme si de rien n’était, en reprenant ma vie habituelle. Mais à l’intérieur, quelque chose avait changé. Je savais que je venais de franchir une étape importante pour moi, et je n’avais qu’une seule hâte : recommencer, revivre ce sentiment de liberté et de complicité.
L’été, je travaillais dans un restaurant en Ardèche. Pendant cette période, il prenait une maison en location pour ses vacances, et moi, je disais que j’allais dormir chez mon oncle plutôt que de rester dans le dortoir réservé aux employés.
C’était une période particulière pour moi. L’été, la chaleur changeait aussi notre manière d’être ensemble : les vêtements étaient plus légers, l’ambiance plus libre, plus simple. Et surtout, nous pouvions nous retrouver plus souvent, loin du regard des autres.
Un après-midi, pendant ma pause, j’étais chez lui. Il faisait très chaud et nous nous étions allongés pour nous reposer. Il y avait entre nous une proximité naturelle, une intimité de plus en plus évidente au fil du temps. Nous étions simplement dans un moment de calme, enlacés, comme si le monde extérieur n’existait plus.
Soudain, quelqu’un a sonné à la porte. Il s’est levé pour aller ouvrir, et je suis resté dans la chambre, un peu surpris, sans vraiment réfléchir.
Quand il est revenu, il n’était pas seul : il était accompagné d’un ami. J’ai immédiatement ressenti un mélange de gêne et de panique, ne m’attendant pas du tout à cette situation. Mon ami m’a rassuré en me disant que son ami était au courant de notre relation, ce qui a immédiatement changé l’atmosphère.
Ils sont restés tous les deux avec moi, et l’ambiance a pris une tournure plus intime, plus inattendue. Je me suis offert à eux deux, je me sentais à la fois troublé, déstabilisé, mais aussi étrangement attiré par la situation et par ce que je vivais.
Ce moment est resté gravé en moi, non pas pour les détails, mais pour ce qu’il représentait : une forme de liberté totale, hors des normes, hors du cadre habituel dans lequel j’avais grandi. À ce moment-là, j’avais le sentiment de vivre quelque chose de complètement à part, une expérience intense et déroutante à la fois.
Quand j’y repense aujourd’hui, je me rends compte à quel point cette période était faite de contradictions : entre le désir, l’attachement, la confusion, et la sensation de vivre une vie secrète qui n’appartenait qu’à moi.
Ensuite, après mes études, j’ai effectué mon service militaire, puis je suis entré dans la vie active. J’ai pris mon propre appartement, ce qui a marqué une nouvelle étape dans ma vie. Cette indépendance nous a permis de nous voir plus souvent et surtout avec beaucoup plus de liberté. Nous pouvions enfin vivre notre relation sans contrainte extérieure, dans un cadre qui nous appartenait.
Peu à peu, j’avais constitué une petite garde-robe qui correspondait à cette facette de moi-même. Avec le temps, nous avons commencé à organiser de petites escapades, des balades, et même des week-ends entiers que nous partagions ensemble. Dans ces moments-là, je vivais cette part de moi de manière plus libre et plus naturelle, sans avoir à me cacher ni à me retenir.
Le simple fait de partir de chez moi ainsi, dans cette tenue, avait quelque chose de très particulier pour moi. Je ressentais à la fois de l’excitation et une forme d’adrénaline, liée au risque d’être reconnu, mais aussi à l’impression de franchir une frontière entre deux mondes : celui de ma vie quotidienne et celui que je partageais avec lui.
Ces départs devenaient presque des rituels. Ils représentaient pour moi une véritable parenthèse, un moment suspendu où je pouvais être pleinement moi-même, loin du regard des autres, et où tout semblait à la fois plus simple et plus intense.
Dans cette continuité, nous avons aussi commencé à construire des projets ensemble, notamment des vacances. Nous sommes partis sur la Côte d’Azur en hiver. C’était une période particulière : calme, hors saison, presque intime, comme si le monde autour de nous était mis en pause.
Avant le départ, je lui avais confié mon envie de faire le trajet habillé comme je l’étais lorsque j’étais avec lui. Il a accepté, même si je sentais chez lui une certaine prudence. Nous sommes donc partis tôt de chez moi, dans une forme de discrétion, en espérant ne croiser personne que je connaissais.
Je me souviens encore très précisément de cette sensation sur la route : un mélange d’excitation, de liberté et de peur d’être reconnu. Ce que lui ne savait pas encore, c’est que dans ma valise, je n’avais emporté que des vêtements féminins. Au fond de moi, j’avais décidé de vivre ces vacances pleinement, comme une parenthèse où je pouvais être “sa femme”, une version de moi-même plus libre et plus assumée.
Ce séjour a été marqué par une grande complicité entre nous. Nous avons partagé des moments simples : des promenades, des repas, des discussions longues où nous avions l’impression que le temps s’arrêtait. Tout semblait fluide, naturel, comme si nous vivions en dehors du monde habituel.
Puis, un jour, il m’a annoncé qu’il allait être muté dans sa région natale. Il souhaitait se rapprocher de sa famille et commencer une nouvelle étape de sa vie. Cette nouvelle m’a profondément bouleversé.
Sur le moment, j’ai eu du mal à l’accepter. J’ai même envisagé, un instant, de tout quitter pour le suivre, comme si cela allait de soi. C’était aussi, au fond, quelque chose qu’il aurait pu souhaiter. Mais la réalité de ma vie m’a rapidement rattrapé : mon travail, mes obligations, et surtout les doutes liés à ma famille, à la manière dont mes parents auraient pu réagir si j’avais décidé de changer de vie de façon aussi radicale.
Malgré la distance qui allait bientôt nous séparer, nous avons essayé de rester proches. Nous nous appelions, nous nous écrivions, en cherchant à maintenir ce lien fragile qui nous unissait depuis toutes ces années. Mais l’incertitude grandissait, et rien n’était plus vraiment comme avant.
Puis, peu de temps après, j’ai appris qu’il avait été victime d’un accident de la route. Cette nouvelle a été un choc immense. Brutal, irréel. Comme si tout s’arrêtait d’un seul coup.
Je me suis retrouvé face à un vide difficile à décrire. Tout ce que nous avions vécu, tout ce que nous avions construit dans le secret, la complicité et les émotions partagées, s’est soudainement figé, comme suspendu dans le temps. Il n’y avait plus de suite possible, plus de projet, seulement des souvenirs.
Cette période de ma vie est restée profondément ancrée en moi. Avec le recul, je la perçois comme une histoire à la fois intense, belle et douloureuse. Une expérience qui m’a marqué durablement, et qui a laissé une empreinte profonde sur la personne que je suis devenu.
J’ai vraiment eu du mal à me reconstruire après son décès. C’était comme si une partie de moi était restée figée à cette époque. Et lorsque je me travestissais, il était impossible de ne pas penser à lui. Tout ce que je vivais dans ces moments-là semblait toujours ramené à son souvenir, à ce que nous avions partagé, à ce que j’avais été avec lui.
J’ai ensuite traversé différentes périodes de vie, parfois seul, parfois plus stable, mais aussi avec des doutes, des remises en question, et même des phases de rejet où j’ai tenté de tout arrêter. Il m’est arrivé de ranger, voire de jeter certaines affaires, comme pour tourner la page. Mais tôt ou tard, le besoin de redevenir cette part de moi revenait, plus fort que moi.
Car au fond, ce plaisir ne m’a jamais quitté. J’aime profondément cette sensation de transformation, cette manière de me reconnaître dans le miroir sous une autre image. J’aime me sentir féminine dans les moindres détails, jusqu’aux gestes, aux attitudes, aux finitions. Il y a quelque chose de très apaisant et de très complet dans ces moments-là.
Cela demande du temps et une certaine préparation : l’épilation, le soin de l’apparence, le maquillage, parfois même le besoin de masquer certains traits masculins avec des techniques adaptées. Mais une fois tout cela accompli, il y a une forme de satisfaction et d’harmonie intérieure difficile à expliquer.
Même dans ma vie quotidienne, lorsque je suis dans ma présentation masculine, il m’arrive de conserver un détail discret, un accessoire féminin, comme un lien invisible avec cette autre part de moi. Et dans l’intimité de mes habitudes, j’ai aussi mes manières d’être, mes repères personnels, qui font partie de mon équilibre.
Je ne sais pas si je pourrais un jour vivre totalement dans cette expression de moi-même. Cette idée m’a pourtant déjà traversé l’esprit, notamment à des moments de projection dans l’avenir, comme la retraite, où j’imagine parfois une vie plus libre, ailleurs, dans une forme d’authenticité plus assumée.
Mais la réalité est plus complexe. Mon apparence reste masculine, avec les années je ne suis plus le même qu’à ma jeunesse, même si je fais attention à moi et que je pratique du sport pour rester en forme. Ma vie professionnelle, elle aussi, ne correspond pas à cette dimension de moi.
Et surtout, il n’est pas simple de trouver une personne capable d’accepter, de comprendre et de partager cette différence. Une personne avec qui construire quelque chose de sincère, dans lequel il y aurait à la fois de la complicité, de la confiance, et la possibilité d’être pleinement soi, sans masque ni peur du jugement. Quelqu’un avec qui il serait possible de créer une relation équilibrée, des projets, une vraie continuité de vie à deux.
Après la perte de mon chéri, j’ai longtemps eu le sentiment de devoir tout reconstruire à partir de zéro. Et cette reconstruction reste encore, par moments, un chemin fragile, fait d’allers-retours entre ce que j’ai été, ce que j’ai perdu, et ce que je suis en train de devenir.
Beaucoup plus tard, j’ai rencontré une femme avec qui j’ai vécu une relation plus “classique”. À ce moment-là de ma vie, je crois que j’avais surtout envie de rentrer dans un cadre plus conventionnel, de faire comme tout le monde, de me prouver quelque chose ou simplement de retrouver une forme de normalité.
Bien entendu, dans ce mouvement de transition, je me suis débarrassé de toutes mes affaires féminines, comme pour marquer une rupture nette avec cette période de ma vie et tourner la page de ce que j’avais été auparavant.
Pourtant, au fond de moi, une partie de mon esprit restait tournée vers mon passé. Par moments, je repensais à ce que j’avais vécu auparavant, à cette autre facette de ma vie, à cette intensité émotionnelle que j’avais connue. Ces pensées revenaient discrètement, sans forcément s’imposer, mais elles faisaient partie de moi.
Avec cette relation, j’ai essayé d’avancer dans une direction différente, de construire quelque chose de simple et de stable. Mais il manquait sans doute une part essentielle de moi-même dans cette dynamique, quelque chose que je ne parvenais pas complètement à exprimer ou à partager.
Finalement, notre relation n’a pas duré. Elle s’est arrêtée naturellement, sans drame particulier, mais avec le sentiment que nous n’étions pas totalement alignés, ni sur nos attentes, ni sur notre manière d’être au monde.
J’ai vécu seul pendant un temps, mais peu à peu j’ai ressenti le besoin de me reconstituer une garde-robe féminine. Cela me manquait plus profondément que je ne voulais me l’avouer, comme si cette part de moi continuait d’exister en silence et cherchait à reprendre sa place.
Progressivement, j’ai recommencé à vivre ces moments-là. Je faisais des sorties en fille, je prenais la voiture et je partais, parfois sans véritable destination précise, simplement pour retrouver cette sensation, cet état particulier dans lequel je me reconnaissais pleinement.
Il y avait dans ces instants quelque chose de libérateur et d’intime à la fois, comme si je me réappropriais une part essentielle de mon identité que j’avais tenté de mettre de côté.
Il y a eu une période de ma vie où j’ai eu des relations avec des hommes. Avec le temps, j’ai eu le sentiment que la manière dont nous investissons du temps et de l’énergie dans notre apparence, dans le soin de nous-mêmes et dans le fait de nous mettre en valeur, n’était pas toujours réellement perçue ou comprise à sa juste valeur.
Nous passons souvent beaucoup de temps à nous préparer, à réfléchir à notre image, à chercher à être belles, non seulement pour plaire, mais aussi pour nous sentir bien dans notre peau et en accord avec nous-mêmes. Pourtant, cette démarche peut parfois sembler invisible ou secondaire aux yeux de certains hommes, qui ne saisissent pas toujours cette dimension plus intérieure et réfléchie du rapport à soi.
Malgré ces ressentis, mon attirance pour les hommes reste présente. J’apprécie leur présence, leur énergie, et aussi leur corps, qui continue de m’attirer. Il y a donc une forme de contradiction entre certaines expériences vécues et ce que je ressens profondément.
Puis, j’ai rencontré un homme qui correspondait à ce qui me plaisait chez un homme. Il était attentif, à l’écoute, du moins au début, et il dégageait une forme de présence rassurante qui m’a rapidement attirée.
Je l’ai fréquenté pendant quelques mois. Il était plus âgé que moi et appréciait me voir en fille, ce qui renforçait chez moi le sentiment d’être accepté dans cette part de moi.
Progressivement, la relation a pris de l’ampleur, jusqu’à ce que je finisse par m’installer chez lui pour vivre à ses côtés. J’avais mon propre dressing, mes affaires, et je me sentais à ce moment-là dans une forme d’équilibre et de stabilité. J’étais heureuse et je me projetais dans une évolution progressive avec lui, avec l’envie d’avancer et de construire quelque chose dans la durée.
Il était dans une posture dominante, et j’espérais retrouver avec lui une complicité similaire à celle que j’avais connue quelques années auparavant avec mon ancien compagnon.
Mais, avec le temps, cette impression s’est effritée. Ce qui paraissait évident au début s’est progressivement transformé en distance, en incompréhension, puis en déséquilibre.
Notre relation est devenue chaotique, sans entrer dans les détails, et l’amour du début a fini par disparaître. J’ai alors pris mon courage à deux mains pour mettre un terme à cette relation.
.….
Voilà un peu de ma vie.
